À l’occasion d’un projet tutoré sur l’art et le développement durable, le master 239 s’est intéressé au réseau social Instagram pour questionner l’influence de ce média sur notre perception du monde contemporain. Ils ont présenté leur exposition ce mardi 3 décembre 2019 dans la boutique du hall principal de Dauphine.

Dans le champ de l’art, l’idée n’est pas nouvelle. En 2016, Caroline Bernard, chercheuse à la Haute École d’Art et de Design de Genève mettait en place un travail sur la dépolitisation des expressions sur ledit réseau, partant du constat que les contenus plébiscités n’étaient le véhicule d’aucun message.
Notre exposition se base sur des photographies glanées sur le réseau ou publiées sur les comptes personnels des membres de notre master, qui se trouvent recontextualisées, et ainsi repolitisées par les installations dans lesquelles elles s’insèrent. Ainsi, cinq thèmes du développement durable sont identifiés : le plastique, l’image de la femme, le streaming, la nature dénaturée et l’uniformisation de l’image amenant à des modes de vie communs potentiellement dommageables.
L’exposition vise à explorer, à l’aune des nouvelles technologies, le potentiel d’influence de la photographie sur les modes de vie contemporains. Des premiers essais de Nicéphore Niepce à la concrétisation du daguerréotype en passant par l’arrivée de la couleur, au cours des XXème et XXIème siècles, la technique photographique n’a eu de cesse de se renouveler, en termes de support, de pratique et de portée. Une première démocratisation a eu lieu vers le milieu du XXème siècle, résultant d’un double mouvement : le développement d’appareils photographiques portables, permettant une utilisation particulière, ainsi que la généralisation de l’image à travers la presse, la télévision, etc.

L’ère des « entreprises de la tech » et des smartphones a finalement opéré une nouvelle révolution en intégrant la photographie à un vaste système de réseaux sociaux, induisant une pratique quasiment quotidienne et ne se limitant plus aux événements marquants (vacances ou célébrations pour exemples), mais débordant sur tous les moments de toutes les sphères de la vie.
L’exposition #nofilter s’intéresse à l’application Instagram dans la mesure où ses activités sont entièrement basées sur la photographie. Elle tentera d’éclairer l’intrication entre ce média et certains faits socio-environnementaux et comportementaux induits par le phénomène de mouvement de masse.

Description des œuvres :

PLASTIQUE Cheers to the 7th continent, 201.

En 2050, il y aura plus de plastiques que de poissons dans les mers et les océans.

Il y aura plus de matière plastique que de poissons dans les mers et les océans en 2050*. Est-il nécessaire de rappeler que 100% des déchets aquatiques sont d’origine humaine ? Ils sont par ailleurs constitués à 80% de matière plastique. Les gyres océaniques, des gigantesques tourbillons formés par les courants marins sous l’effet de la force de Coriolis, forment des vortex faisant s’accumuler les déchets plastiques au beau milieu des océans telle des décharges flottantes d’ordures. Dans l’océan Pacifique Nord, on estime que le “Great Pacific Garbage Patch”, ou appelé “7ème continent”, pourrait contenir entre 45 000 et 129 000 tonnes de déchets. De surcroît, nous produisons aujourd’hui 200 fois plus de plastique qu’il y a 70 ans et ce sont 8 millions de tonnes de déchets qui se déversent chaque année dans l’océan** via les fleuves, les littoraux et les mers.
Les déchets plastiques ont une longévité qui peut atteindre plusieurs centaines d’années (entre 450 et 1000 ans) ; au fil du temps, ils se désagrègent sans que leur structure moléculaire ne change d’un iota. C’est ainsi qu’apparaissent des quantités colossales d’une sorte de « sable de plastique », bien différent de celui des plages brésiliennes et qui, pour les animaux, a toutes les apparences de la nourriture. Ces plastiques, impossibles à digérer et difficiles à éliminer, s’accumulent ainsi dans l’estomac des poissons, des méduses, des tortues et oiseaux marins. À l’échelle de la Terre, environ un million d’oiseaux et cent mille mammifères marins meurent chaque année de l’ingestion de plastiques***. Au total, plus de 267 espèces marines seraient affectées par cet amas colossal de déchets. L’espérance de vie de ces espèces est diminuée au niveau des gyres. Sur des mesures effectuées en 2001 et en 2007, la masse de particules de plastique était six fois celle de zooplancton, ce dernier étant l’un des premiers maillons de la longue chaîne alimentaire. Les effets en cascade peuvent s’étendre et toucher l’homme, via la chaîne alimentaire par le phénomène de bioaccumulation.
L’intensification consumériste de nos modes de vie et notre hyper-exposition ostentatoire sur les réseaux sociaux nous poussent à consommer toujours plus rapidement, plus souvent et en plus grande quantité. Nos aspirations et nos habitudes ne sont plus conformes avec la soutenabilité de notre planète, même à l’échelle de notre génération. Et ça, ce n’est pas qu’un cliché.
(*Fondation MacArthur, ** Surfrider Foundation, ***Greenpeace)

IMAGE DE LA FEMME #Bodypositive, 2019

Selon une étude de l’University College of London, 40% des filles passant plus de 5 heures par jour sur les réseaux sociaux présentent des signes de dépression. En revanche, seulement 15% des garçons sont dans le même cas, mais pour des raisons différentes.

La multiplication des comptes « fitness » ou « body positive » (certes consacrés à la célébration de tous les corps féminins, ils n’en traduisent pas moins une obsession collective des femmes pour leur poids, leur corps, et leur apparence en général) sur Instagram pose à ce titre une vraie question. D’un côté, on peut se réjouir du fait que les femmes investissent un domaine – l’activité physique – traditionnellement dévolu aux hommes. Mais le fait que des femmes acquièrent du pouvoir (c’est-à-dire une popularité, une influence et un capital financier en exploitant un diktat sexiste et notoirement néfaste est-il un progrès ?
En somme, la situation des femmes sur le Net n’est qu’une extension de celle de la « vraie vie », où les femmes peuvent théoriquement circuler librement, exercer n’importe quelle profession, s’habiller comme elles le souhaitent, mais restent soumises à une liste d’injonctions et de codes normatifs très rigides. S’exposer, mais uniquement dans un cadre prédéfini. S’exprimer, mais pas trop. S’assumer, mais dans la retenue et la pudeur. Partager son point de vue, mais seulement s’il correspond à ce qui est socialement acceptable pour une femme. Empiéter sur les territoires masculins que sont le Savoir, l’Expression et l’Exposition publique, mais sans trop de panache, d’ambition, de fierté, et surtout pas dans un esprit de conquête.
(Tiré du blog Egalitaria)

STREAMING Si Internet était un pays, 2019

Si Internet était un pays, il serait le troisième plus gros consommateur d’électricité au monde, derrière la Chine et les États-Unis. En 2018, le streaming vidéos en ligne a généré autant de gaz à effet de serre que l’Espagne.

Le numérique est loin d’être une industrie immatérielle : les géants d’Internet engloutissent une quantité considérable d’énergie pour alimenter leurs centres de données. Ainsi, Si Internet était un pays, il serait le troisième plus gros consommateur d’électricité au monde, derrière la Chine et les États-Unis. D’après plusieurs études, il engloutit déjà entre 6% et 10% de la consommation mondiale et pèserait près de 5% des gaz à effet de serre globaux.
Parmi toutes les formes d’usage numérique, la vidéo en ligne est le format qui est à l’origine de plus de 60% du trafic de données à l’échelle mondiale, générant ainsi 306 millions de tonnes de CO2 par an. La bande passante de Google, Youtube et Netflix serait responsable de rejet annuels de CO2 équivalent à un pays comme l’Espagne, soit 1% des émissions mondiales.
(Think tank Shift Project, “Climat : l’insoutenable usage de la vidéo en ligne »)

NATURE DÉNATURÉE Saccage, 2019

En mars 2019, la ville de Lake Elsinore (Californie) a fermé d’urgence le Walker Canyon, pris d’assaut par les « insta-touristes ».

Chaque seconde, 11 nouvelles photos sont postées avec le hashtag #nature.
Plus que jamais, des sites naturels sont assaillis par des touristes en quête de la photo parfaite. Les conséquences sont loin d’être banales : faune et flore fragilisées, personnel dépassé, expérience en plein air gâchée. Quand notre appel à la nature sonne faux.
Vouloir capter la nature en images n’a rien d’absurde. Depuis l’invention de la photographie, il y a eu des gens pour la croquer sur le vif, sous tous les angles. Même avant, la nature était dessinée, peinte sur des canevas, des murs, des grottes. La différence, c’est que la photo est maintenant accessible comme jamais. Nous avons presque tous et toutes, au fond de nos poches, un appareil de bonne qualité qui sommeille. Et nous sommes bombardés d’images qui nous donnent envie de parcourir la planète à notre tour.
« Cette nature, nous la désirons. Non seulement elle est d’une beauté envoûtante, mais l’attrait qu’elle exerce sur nous est inscrit quelque part dans notre ADN. C’est ce que m’a expliqué Colin Ellard, professeur et chercheur en neurosciences cognitives à l’Université de Waterloo. Notre attirance envers la nature a jadis pris racine dans notre besoin de nous nourrir. Une forêt luxuriante était synonyme d’abondance; on y trouvait baies, fruits ou animaux. Même si ce lien entre nature et nourriture est aujourd’hui rompu, l’attirance demeure. »
Justine De l’Eglise dans Radio-Canad

UNIFORMISATION DE L’IMAGE Public Innerself, 2019 Extraspection : partager l’intime

Notre génération semble dépasser l’adage “je possède donc je suis”, appelant ainsi à plus d’authenticité envers notre être intérieur et une connexion avec ce qui nous entoure. Cette aspiration post-matérialiste se cristallise dans les pratiques de plus en plus courantes telles que la relaxation, le yoga, la pleine conscience ou encore les voyages. Ces nouvelles préoccupations ont en point commun le besoin d’évasion des carcans et normes sociétales.
L’image exprime alors parfaitement ce désir ; cette jeune femme et son compagnon ont décidé de quitter leur “office life” afin de retourner à une vie plus simple, plus auto-suffisante en voyageant, en explorant la nature afin de s’isoler du monde conventionnel qui exerce une charge mentale trop importante.
Nous cherchons ici à questionner cette quête de “s’isoler du monde pour un retour sur le bien-être intérieur” à travers le média et réseau social qu’est Instagram.
En jouant sur les reflets et l’impression de reflet, cette oeuvre questionne la publicisation des démarches introspectives. Alors même que la pratique méditative cherche l’appréhension métaphysique du corps, la récurrence de ces pratiques sur Instagram s’affiche ainsi comme une surexposition de l’intime, de l’introspection, du inner-self. En d’autres mots, il y a une certaine incohérence à photographier et exposer la recherche d’un bien être intérieur.
Cherchons-nous à sortir du cadre en restant dans le cadre ? Cherchons nous à fuir l’alter-ego en embrassant notre égo ?
Aussi, l’interconnectivité rendue possible par les réseaux sociaux laisse présager une diversité des images, des pratiques, des personnes, des expressions de “l’être”. Pourtant sommes-nous réellement différents les uns des autres dans nos publications ?

Réflexions

“Partager l’intime” de Michael Foessel, philosophe professeur à l’École Polytechnique, dans Analyse Opinion Critique.
Le partage de l’intime
“ Dans le partage informatique des informations, l’image de soi n’est pas seulement un objet de perception pour les autres, mais aussi une occasion de jugement. Ce qui, de ses désirs, de son corps ou de sa biographe est dit ou montré fait l’objet d’une évaluation. Dès lors, si la rencontre a lieu, elle se produit sur le fond des attentes créées par un jugement qui la précède ”
Se raconter, être auteur de son existence
“ Lorsqu’un individu se revendique comme le narrateur de sa vie, c’est avant tout pour refuser d’en être le simple patient. Se raconter, c’est tout d’abord refuser de soumettre sa vie et ses désirs aux récits dominants portant sur ce qu’est une vie « réussie ». Selon Paul Ricœur, la psychanalyse participe par exemple d’une reconquête de soi par la production d’une histoire en première personne. « En quête de narrateur », le sujet élabore des récits destinés à assurer à sa propre vie une cohérence que le seul fait de la vivre ne lui garantit pas.”
“ La tension entre le récit intime et son objet ressurgit lorsque le droit à se raconter se transforme en injonction. À la suite de Hannah Arendt, Judith Butler introduit une distinction entre être le « narrateur » de sa vie et en être l’« auteur ». Le fait qu’il se raconte n’implique pas que le sujet maîtrise, comme un auteur de fiction, tous les fils de l’histoire, de son début à son dénouement. Butler rappelle qu’une vie excède les comptes rendus qui peuvent en être proposés, précisément parce qu’il existe des normes de la narration acceptable qui émanent de la société plus que du sujet lui-même. Lorsqu’elles exigent une cohérence absolue, ces normes nient la contingence des événements qui tissent l’intime : « il se pourrait que le fait d’avoir une origine signifie avoir plusieurs versions possibles de cette origine[5] ». Dès lors qu’elle devient l’unique critère de l’intelligibilité d’une vie, la transparence à soi plaque sur l’intime une exigence que celui-ci ne peut jamais remplir : celle d’être à tout moment l’auteur unique de ses actes et le maître de ses désirs.”

Remerciements

La réalisation de cette exposition s’est faite dans une démarche collaborative et créative dans laquelle chacun s’est impliqué, comme il pouvait, avec des idées, des pensées et surtout des questionnements. Nous nous sommes rencontrées au début de ce projet, nous avons appris à nous connaître et à découvrir les spécificités de chacun. Ce travail collectif était aussi l’occasion de nous exprimer autrement que nous en avions l’habitude, au travers d’une production artistique ce qui nous a permit de sortir de notre cadre usuel académique. Pour cette raison, nous tenons à premièrement remercier nos professeurs responsables de notre Master, Véronique Perret et Jean-Baptiste Venet qui n’ont pas manqué de nous aiguiller sur les questionnements dont faisait l’objet ce projet autour d’Instagram et notre rapport à l’image. Nous tenons également à remercier les personnes qui ont permit ce projet, à savoir Christine Vicens, les techniciens et personnels de sécurité ainsi que l’Université Paris-Dauphine. Aussi, nous remercions les personnes qui nous ont aidé à nous procurer les matériaux nécessaires à la production puisque presque tous sont de seconde main. Enfin, nous profitons de cette production pour remercier chaque personne de la classe du Master pour leur soutien moral mais surtout pour les échanges qui ont raffermis nos convictions autour du Développement Durable et ouvert dans notre esprit d’autres fenêtres sur le monde.

Article : extrait du livre de l’exposition, Lucille Mangin

Groupé tutoré : Jean-Baptiste Civit, Kitty Grapperon, Charlotte Khosla, Maxime Loubar, Marie Lou Poullot, Bastien Sbuttoni et Camilia Vaillant